Récompenses

Médaille d'honneur de la Ville de Mulhouse

 Je suis immensément fière d’avoir reçu, en 1976, la Médaille d’Honneur de ma ville natale de Mulhouse! Elle est l’une de mes possessions les plus précieuses!  Il a fallu qu’elle veuille venir à moi de toutes ses forces pour m’être échue à l'occasion de ce qui fut, en fin de compte, plutôt un sale tour...

    Une affichette fixée au tableau d’affichage de la Bibliothèque Municipale avait attiré mon attention: la Ville de Mulhouse venait de créer un Grand Prix de Littérature de la Ville de Mulhouse, devant être attribué annuellement, destiné à récompenser “un roman ou une nouvelle,” “publiés ou non,” dont l’action se passait, “au moins en partie,” “à Mulhouse, ou en Alsace.” Le jury était composé d’écrivains alsaciens bien connus, et doté d’un prix de 1.500 Francs de l’époque (si je ne me trompe...) Or, il se trouvait que j’avais sous la main le candidat parfait, La Séduction Inachevée! Mon roman, respectablement publié aux Editions du Seuil, et dont l’action se passait à Mulhouse d’un bout à l’autre! Il avait même été distingué par l’Académie Française! Ma parole! Il semblait que le Grand Prix de Littérature de la Ville de Mulhouse avait été créé exprès pour nous!

    Je demandai à mon éditeur de présenter ma candidature au Grand Prix. Ils me parurent réticents, et même quelque peu suffisants, ce qui offensa ma fierté mulhousienne. Patrice Hovald, un journaliste de L’Alsace à qui j'en fis mention, haussa les épaules et murmura quelque chose comme: “Connerie!”

    Après le vote du Jury, je fus informée que je n’étais pas l’heureuse élue. Je me voyais attribuer une “Mention,” ainsi que la Médaille d’Honneur de la Ville de Mulhouse. Elle me serait remise à l’occasion de la remise du Grand Prix, tel jour en tel lieu, avec d'autres personnes méritantes que la Ville tenait à distinguer, en la présence de M. l’Adjoint Adolphe May (le May Dolfi!). J’étais intriguée: il s’était donc trouvé un roman, ou une nouvelle, qui collait encore mieux que le mien aux spécifications du Grand Prix, ou qui, à tout le moins,  lui était évidemment supérieur! Je faisais entièrement confiance au jury. L’oeuvre couronnée se trouva être, en fait, une nouvelle, non publiée, et le nom de l’auteur me rappelait quelque chose, il me semblait que c’était le même qui se trouvait à la tête de la liste des Membres du Jury... 

    Je me rendis à la remise du Grand Prix, toute heureuse à l’idée de revoir le May Dolfi, le Premier Adjoint d’Emile Muller, car le May Dolfi avait été un grand ami de mon père, et un ami aussi de Maman. Dans mon enfance, je l’avais souvent vu au “Cercle,” qui était le Cercle du TAM, le Théâtre Alsacien de Mulhouse, qui se trouvait au premier étage au-dessus d’une fameuse brasserie située à côté du Théâtre Municipal. En companie du May Dolfi, ou plutôt, pour Maman, Dolfala (diminutif alsacien), car il était minuscule, il y avait presque toujours Jules Klippstiehl, le peintre, et Tony Troxler, l'acteur, et son compère Freddy Willenbucher, et même parfois le timide Nathan Katz, qui publiait ses poèmes sublimes dans le petit Journal des Ménagères, bilingue français-allemand, que je lisais chaque semaine. Emile Muller aussi y montrait souvent sa bouille. Et parfois Lucien Dreyfus, le mécène, Président du TAM.


Maman avait ses entrées au “Cercle,” car elle était la courtière en publicité pour le programme du Théâtre Alsacien de Mulhouse, ainsi que pour le Journal des Ménagères et, pour faire bonne mesure, pour le programme du Herre-n-Owe - une revue d’hommes pour un public d’hommes, exclusivement. Mon père présidait tous ces comités de lecture. Mon père était mort en 1961, l’Agence Havas avait retiré un à un à Maman ses comptes publicitaires “lucratifs” pour la pousser à partir, elle était morte en 1970, et il y avait donc très longtemps que je n’avais pénétré au “Cercle,” ou rencontré un de ses membres. 


    Le jour de la remise du Grand Prix, je découvris que le May Dolfala avait malheureusement atteint un stade avancé du gâtisme. Il ne me reconnut pas, mais lorsque je m’approchai pour le saluer, il lança avidement vers moi deux petites mains peloteuses, et une sorte de gorille le saisit par les épaules et l’éloigna. Je fus très déçue. La May Jeannala, sa femme, était là aussi, très vieillie, et je parvins à lui faire évoquer un peu le souvenir de Maman. Evidemment, si j’avais osé mentionner le nom de mon père...

    Je pris livraison de ma splendide médaille, frappée du Milhüser Redla, la Roue du Moulin, sûrement l’un des blasons municipaux les plus élégants et les plus “parlants” au monde. 

    L’heureux lauréat du Grand Prix de Littérature de la Ville de Mulhouse était un quadragénaire grisonnant de belle allure, je ne me souviens vraiment plus de son nom, mais m’en souviendrais-je, je suis de nature trop gentille pour vous le dire - car il se trouvait qu'il avait été, en effet, le Président du Jury qui devait choisir le vainqueur.

    Bonne fille, et voulant tout de même en apprendre autant qu’il était possible, j’accompagnai le Jury au complet au Drugstore des Grands Magasins Schwab, où le lauréat fraîchement couronné nous invita pour fêter son prix. J’appris ainsi qu’il avait démissionné du jury - pour quel motif? Quelque chose à voir avec la qualité des soumissions, dit-il évasiment... Le Vice-Président, un journaliste de Strasbourg, lui avait succédé, et sous sa houlette, le Jury avait attribué le prix au Président démissionnaire. Un des membres du Jury me révéla que ma candidature avait souffert du fait que j’étais “publiée.” Ce qui me sembla un peu contraire aux spécifications...


Il n’avait guère été prévue de “Mention,” pour autant que je sache, mais j’imagine que ça devait la foutre un peu mal avec le Conseil Municipal, et qu’il avait fallu trouver quelque chose pour moi... ou plutôt, pour La Séduction Inachevée, car enfin, l’argument qu’il ne s’était rien trouvé qui satisfît aux critères du Grand Prix de Littérature ne pouvait guère être avancé. Alors... quoi? La Médaille d’Honneur de la Ville de Mulhouse! Evidemment, il y avait les 1.500 Francs, mais je ne pouvais tout de même pas m’attendre à ce qu’on me donne tout cet argent... Je demandai à lire la nouvelle couronnée, et l'Auteur-Lauréat se montra de nouveau un peu évasif mais promit qu'il me l'enverrait lorsqu’elle serait finie... Car elle était inachevée (comme ma “Séduction...?”) Je n'en eu jamais connaissance...

    Je ne sais si, après cette première moûture du Grand Prix de Littérature de la Ville de Mulhouse, il y en eut d’autres...

    Lorsque je racontai l’histoire à mon éditeur, il leva les yeux au ciel et évoqua, si je me souviens bien, les Aventures de Bécassine...

    Il avait tort. Il deviendrait ambassadeur quelques années plus tard, avec la victoire de Mitterrand, il entra à l'Académie, il fut couvert d’honneurs, mais je suis sûre qu’il n’a jamais eu de plus fière médaille que celle de ma Ville de Mulhouse...

Anne-Marie de Grazia

4 mai, 2017




Une fois de plus (voir ici), j’attire l’attention sur la stupidité de la politique française concernant les archives de presse. Des dizaines de milliers de personnes et d’évènements de l’ère pré-numérique sont ainsi jetés aux oubliettes, et le copyright s’assied dessus. Pas une photo convenable d’Emile Muller sur Google, ni d'article d'époque à son sujet, alors qu’il en paraissait deux ou trois par jour dans la presse régionale. Perdue, la pittoresque silhouette de Jules Klippstiehl, avec son chapeau melon et son parapluie. Pas une seule photo de scène (ou autre) de Tony Troxler, ou de souvenirs des représentations du Théâtre Alsacien... 


Pratiquement toutes les archives de presse aux Etats-Unis ont été scannées et numérisées et mises en ligne. Je peux consulter à loisir le numéro du 21 novembre 1938 de The Emporia Gazette d’Emporia, Kansas, (24.000 hab.), et découvrir que l’on pouvait y acheter ce jour-là trois citrouilles pour 25 cents, mais je ne trouverai pas une trace du début de Régine Crespin dans Lohengrin au Théâtre Municipal de Mulhouse en 1950. Ceci s’applique au quotidien Le Monde autant qu’au quotidien L’Alsace. Nous aurions tort de croire qu’il s’agit d’une affaire triviale: nous nous condamnons à l’inexistence et à l’inutilité numérique.

Palmarès de l'Académie Française - Prix Jules-Favre, 1973