Philippe Richer:

Dans Tous Mes Etats - Un Itinéraire Français

Vient de paraître: Philippe Richer: DANS TOUS MES ETATS - UN ITINERAIRE FRANCAIS, Les Indes Savantes, Février 2013.

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Philippe Richer

J'ai connu Philippe Richer dans un avion, à la nuit tombée, quelque part au-dessus de Terre-Neuve, lorsque l'homme âgé, sec et distingué assis à mon côté avait refermé ses livres (Marc Ferro, George Sand) et ses magazines (de gauche), ajusté son appareil auditif et engagé la conversation. Il se rendait à New York pour faire des recherches à la bibliothèque de l'Université Columbia pour un livre qu'il écrivait sur la Chine. Nous nous sommes raconté nos vies. J'étais ébahie en écoutant la sienne. "Dans tous mes états" raconte, dans le détail, ce que j'ai entendu ce soir-là, à bord du vol d'Air France.

Il est né en 1923 dans une famille si parfaitement bourgeoise et bien-pensante qu'elle réussit longtemps à lui cacher que son arrière-arrière-grand-père, ami de Proudhon, avait été le Doyen des Communards - un personnage aussi controversé à droite qu'à gauche (plus tard, Philippe Richer devait écrire sa biographie).

Survient la Guerre. A dix-neuf ans, le garçon timide et protégé fuit le confortable pétainisme des siens dans l'espoir de rejoindre les combats en Afrique du Nord. Trahi par son passeur, La Gestapo l'arrêta à l'approche de la frontière espagnole, il se retrouva dans le train pour Buchenwald. Il sauta en marche, on le rattrapa, il passa vingt mois à Buchenwald, jusqu'à la libération du camp. Les témoignages des camps ne souffrent de comparaisons qu'avec d'autres témoignages des camps. Celui de Philippe Richer évoque pour moi le témoignage de Joseph Bialot, le titi parisien né à Varsovie - ils avaient tous les deux le même âge, la même innocence, venant d'horizons différent, se retrouvant l'un à Buchenwald, l'autre à Auschwitz, tous les deux survivants des atrocité inimaginables et sauvés par la "chance" extrème, qui est aussi l'acharnement animal à survivre. Cet acharnement vainqueur transparaît toujours Philippe Richer. La dernière fois que je l'ai vu, en décembre, il portait le bras en écharpe: "Oh, je me suis cassé le bras, c'est la deuxième fois, ce n'est rien du tout..." Irrésistiblement, dans: "ce n'est rien du tout," dans cette gaîté élégante, un tant soit peu provocante, on entend un écho d'autre chose...

Buchenwald (1945)

Au-delà des nations et des opinions divergentes, je dois cette vie à cinq hommes: un Français mon ami, un bourgeois bien-pensant; mon chef de bloc, un sarrois communiste très convaincu, un colonel tchèque, le secrétaire de la carrière, qui avait encore Munich au travers de la gorge, un aristocrate polonais dont le comportement traduisait une dignité à toute épreuve et, last but not least, un capitaine de la Wehrmacht. La vie est indivisible: il fallut l'aide de tous pour la conserver, et je la dois à chacun. Les deux premiers étaient mon soutien quotidien, et le Tchèque, si mon nom apparaissait sur une liste de prisonniers à exporter du camp, allait rappeler à l'Administration (des détenus par les détenus) que mon statut d'évadé interdisait l'exécution de cette mesure.

Quant au capitaine des SS, il ne me connaissait pas mais était responsable du kommando de Langensalza où j'avais abouti dans les derniers mois de la guerre. A ce titre, ma vie passa entre ses mains au moment précis où l'Allemagne s'écroulait sous les décombres. Peu sûr aux yeux des maîtres du Reich, il avait été versé dans les SS après l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler comme d'autres officiers de la Wehrmacht. Quand l'ordre arriva d'évacuer le kommando, le vieux capitaine décida de faire avec nous la route à pied. Ainsi nous protégea-t-il de son mieux de son petit adjoint, un je-ne-sais-de-quoi-führer, à la gâchette facile.
Philippe Richer, Dans Tous Mes Etats - Un Itinéraire Français, p. 48.

Deux ans après sa sortie de Buchenwald, Richer se retrouve dans la Coloniale, officier en Indochine. Il y voit des choses que d'autres ne voient pas, ou pas encore. Il démissionne de l'Armée. Il fait sciences-po. Lorsqu'au début des années cinquante, il demande un visa pour les Etats-Unis, l'agent consulaire, voyant "Buchenwald" figurer parmi ses résidences récentes, en conclut qu'il est communiste - on était forcément communiste, à Buchenwald - et il doit faire serment qu'il ne l'était pas afin d'obtenir son visa.

Il entre dans la "Carrière." Lorsque les choses commencent à tourner mal en Algérie, qu'il connaît bien, il croit savoir qui pourrait sauver la situation: Pierre Mendès-France. Lorsque de Gaulle, son idole, retourne au pouvoir en 1958, Richer désapprouve fortement de la manière. Il devient "anti-gaulliste primaire" comme il était "anti-communiste primaire." Quand tous se ruent derrière le général, il s'attache à PMF, que tout le monde abandonne (celle-là, il fallait la faire!) Comme aide et chauffeur, il accompagne le candidat délaissé dans une campagne solitaire. Le voilà militant du PSU, collant des affiches, distribuant des tracts. Il sera même, plus tard, candidat aux parlementaires, malheureux mais honorable.

Il est à Alger après l'indépendance, en poste à la nouvelle ambassade. Il ira à Moscou, en Mongolie. Lorsqu'il est nommé au poste d'ambassadeur au Nord Viêt-Nam, en janvier 1975, le Quai d'Orsay lui donne pour seul viatique: "Ne t'agite pas trop!" et même: "Fais l'imbécile...!" Visiblement, le Quai ne s'attend à rien... Le 30 avril, c'est la chute de Saïgon, le Sud Viêt-Nam capitule. L'ambassadeur se trouve dans une situation à peu près inédite dans les annales de la diplomatie. Comme on s'en doute, il ne suivra pas les "instructions..." En 1982, sous Mitterrand, il devient Conseiller d'Etat, le premier socialiste en vingt ans...

Il m'écrivit un jour: "Ce qui a rendu le XX. siècle supportable pour moi, ce furent le Grand Charles et le tango... " Dans son livre, il reprend la formule, en y ajoutant Pierre Mendès-France.
Le Grand Charles, c'était celui de la Résistance. Le tango, c'est Carlos Gardel, une passion qui l'a suivi toute sa vie. Il m'a dit un jour que son professeur de tango avait été celui du Maréchal Joffre... ça, c'est un pédigrée...

Grand ami de Stéphane Hessel, comme lui un ancien de Buchenwald et un diplomate, il organisait avec lui un séminaire annuel pour des classes de lycéens européens, pour les sensibiliser aux droits de l'homme et à l'esprit démocratique.

Anne-Marie de Grazia

Triste campagne (1958)

Sur une route normande, dans la voiture que je conduisais, le président Mendès-France était assis là, à ma droite. Il était en train de déchirer dans des journaux les articles qui paraissaient intéressants et les fourrait dans sa serviette; de temps en temps, par la fenêtre, il jetait quelques tracts électoraux qui expliquaient pourquoi il fallait voter pour le candidat de l'Union des Forces Démocratiques, c'est-à-dire pour lui. Ainsi, les événements m'avaient conduit à faire campagne pour un homme politique qui était ou avait été franc-maçon - que sais-je? Cela m'était indifférent! - qui était Juif et qui défendait des idées socialistes. Et ces trois "anti," pain de vie de bien des bourgeois, côtoyaient dans une parfaite harmonie le catholique heureusement passé par la JEC, et par sept années de vaches grasses universitaires qui lui avaient ouvert des horizons. J'étais à l'aise, même à propos de la fameuse école privée que, par force de l'habitude familiale, j'appelais libre. A vrai dire, la question n'était pas vraiment à l'ordre du jour.

Perçant le froid humide d'un novembre normand, la voiture allait de village en village. On retrouvait dans des salles de classe et des mairies le public présent, jamais hostile, mais dans l'ensemble réservé (on est en Normandie). Dans des petits bistrots, plus attirants, confortables et intimes, on retrouvait les fidèles. Echarpe bleue mollement nouée autour du cou, Mendès se retrouvait solidement coincé contre une table, discutant avec un maire, un conseiller général, entouré d'une petite dizaine de personnes plutôt fidèles. "C'est Pierrot!" disait l'un d'entre eux qui venait d'entrer. Des clients indifférents, pas tout à fait, même s'ils ne voulaient pas le laisser paraître, allaient, venaient du zinc à la table; d'autres, debout, avaient fini par se rapprocher de la table pour voir, écouter et, à leur tour, poser leur question, la question: "Pourquoi n'êtes-vous pas d'accord avec le Général?"

Philippe Richer, Dans Tous Mes Etats - Un Itinéraire Français, p. 83

Philippe Richer

I met Philippe Richer aboard an airplane, on the way to New York. He was going there to do research at Columbia University for a book he was writing on the politics of China. Between Newfoundland and JFK, he told me about his amazing life, which he is telling now in greater detail in his book. He was born into a Parisian bourgeois family, so uptight and protective that he ignored for a long time that his great-great-grandfather, a banker and industrialist, had been a close friend of Proudhon and the Dean of the Paris Commune a.k.a. the Fourth French Revolution (he would later write his biography) - a controversial figure to the Left as well as to the Right. When Philippe Richer was 19, in 1943, he left his family to their safe petainist convictions in order to join the fight in North Africa. He was betrayed by his passer and caught near the Spanish border by the Gestapo. On the way to Buchenwald, he jumped off the train. He was recaptured and spent twenty months at Buchenwald, living through its horrors, until the liberation of the camp.

Says Richer:
"Beyond divergences of nationalities and opinions, I owe my life to five men: a Frenchman, my friend, a Catholic bourgeois; my block leader, a fierce communist from the Saar; a Czech colonel, the quarry secretary, who was still chocking on the Munich accords; a Polish aristocrat whose behavior showed sterling dignity and, last but not least, a captain of the Wehrmacht. Life is indivisible: I needed the help of every one of them in order to preserve it, and I owe it to each of them."

Two years later, he found himself an officer with the French colonial army in Indochina. He jumped a few times in a parachute. Apparently, he apparently saw things there which others didn't, or didn't see yet - it was 1949 - and he resigned from the Army. Back in Paris, he studied at Science Po to become a diplomat. When in the McCarthy years he asked for a visa to visit the United States, the consular officer, spotting "Buchenwald" on the list of his recent residences, suspected him of being a communist. Anybody who had ended up in Buchenwald was likely to be a communist. He had to give an oath that he wasn't in order to obtain his visa.

When troubles started in Algeria against the French colonial rule, Philippe Richer, who knew Algeria well, thought he knew who could handle the situation: the Socialist Premier Pierre Mendès-France. De Gaulle had been his idol, yet when he returned to power in 1958 in what is generally considered to have been a coup d'état, Richer disapproved of the antidemocratic process and, with everybody flocking to join the General, he attached himself to Mendès-France, whom everyone was deserting... Never once renouncing his bourgeois catholic roots and what he calls his "primary anti-communism," he joined the splinter socialist party PSU, and found himself gluing posters and distributing tracts, and driving Pierre Mendès-France around to lonely campaign rallies, even once running for Parliament himself in Normandy, to an honorable defeat.

His diplomatic career brought him to newly independent Algeria, to the USSR and to Mongolia. When in January 1975 he was made French Ambassador to North Vietnam, his instructions were something like: "Make no waves!" and "Play dumb." Which is to say that nobody at the French foreign office saw it coming... On April 30th, Saigon fell and South Vietnam capitulated. The new ambassador found himself in a situation uncharted in the annals of diplomacy... As can be expected, he did not follow his "instructions..." In 1982, he became a member of the Conseil d'Etat - the Councel of State - the highest rank in the French civil service, the first socialist to join the Councel in twenty years...

He once wrote to me, with his habitual elegance: "What made the XX. century endurable for me were the Great Charles and tango..." - the Great Charles was de Gaulle, the Resistant. And tango, that was the 1930's singer Carlos Gardel, a life-long passion... When I last saw him, in December, he had his arm in a sling. "I have broken my arm," he said, lightly, almost happily. "It's the second time already. It's nothing at all... " As if, coming from him, this "nothing at all" referred to something in his past, to which nothing sustained comparison...

A great friend of Stephane Hessel who was, like him, a Buchenwald inmate and a diplomat, he led with him an annual seminar for European high school students, to sensitize them to human rights and to the democratic spirit.

Anne-Marie de Grazia