Duplicité des médias: comment //Der Spiegel// rapporta la création de "La Gauche"

Au lendemain de la création du parti La Gauche, le 1er décembre 2008, je signalai à des militants du nouveau parti la parution d'un article favorable dans l'édition électronique du magazine allemand Der Spiegel. Les militants me répondirent qu'ils l'avaient lu, mais ne voyaient pas de raison de se réjouir. Intriguée, j'ai jeté un coup d'oeil sur la version anglaise - la seule qui était parvenue à leur connaissance. J'ai constaté que la teneur et l'esprit des deux versions différaient, en effet! J'ai donc traduit les deux, que je mets en regard ici. On aura de bonnes raisons, après cela, de se méfier des articles de la version anglaise du Spiegel. On pourra aussi se demander pourquoi Der Spiegel, qui est tout de même une publication de référence, perd soudain le courage de ses sympathies lorsqu'il s'adresse à des lecteurs non-germanophones...

Traduction de l'article dans l'édition anglaise

Des révolutionnaires d'imitation:
Le tout nouveau "Parti de Gauche" français

signé: cpg

Durant le week-end, le ministre ex-socialiste Jean Luc Mélenchon a présidé le "meeting fondateur" d'une nouvelle force de gauche en France. Il fut rejoint par un millier de supporters, parmi lesquels Oskar Lafontaine, fondateur du parti allemand "Die Linke."

L'éventail politique chargé et confus de la France est devenu encore plus compliqué ce week-end, le sénateur ex-socialiste ayant proclamé un nouveau "Parti de Gauche" (PG) dans un lycée de la banlieue parisienne.

Lors du meeting, Jean-Luc Mélenchon, qui a quitté un Parti Socialiste français (PS) mal en point à la veille du déchirant congrès de novembre à Reims, déclara son intention d'assembler une majorité de gauche "pour gouverner le pays," envisageant "un front de gauche largement ouvert" comprenant le parti communiste français (PCF).

Parmi les invités les plus visibles se trouvait le gauchiste allemand Oskar Lafontaine qui, comme Mélenchon, abandonna son propre parti socialiste pour fonder un nouveau rassemblement sous le label de "Die Linke." Le succès de Lafontaine a servi de modèle et d'inspiration à Mélenchon et [Lafontaine] obtint une longue ovation des supporters présents. Dans un discours en français, Lafontaine ridiculisa le Parti socialiste français qu'il traita de "souris" et en appela à un parti de gauche européen unifié qui "refuse d'accepter les compromis pourris."

Etait également présente l'ambassadrice de Bolivie qui fit lecture d'une lettre du président bolivien Evo Morales offrant ses encouragements à ses "amis révolutionnaires" et proclamant son "émoi" à "l'idée de proposer une alternative pour combattre le capitalisme."

Un Front Populaire contre Bruxelles
Mélenchon, 57 ans, qui était encore au lycée à l'époque des révoltes étudiantes de 1968, fut actif comme leader trostkiste à l'université, avant de rejoindre les socialistes de Mitterrand en 1977. Son désenchantement avec le PS commença lorsque celui-ci décida d'accorder son soutien à la Constitution Européenne lors du référendum français raté de 2005. Mélenchon dit qu'il projette de construire une alliance à gauche avec d'autres membres de cette coalition du "non," qui fit échec à la Constitution soutenue par Bruxelles.

"La France de la rébellion et de la révolution a retrouvé une volonté, un drapeau et un parti," déclara Mélenchon au meeting, ajoutant qu'"il y a une énorme opportunité à gauche pour confronter le capitalisme" en se détournant de "l'impuissance incarnée par le socio-libéralisme."

Dans une interview avec Spiegel Online, Mélenchon déclara qu'il empruntait ses "méthodes" à l'exemple allemand. La clé, selon lui, c'est de former d'abord un front et puis de voir ce qu'il est possible de faire, "au lieu de proclamer - avant se mettre au boulot - le besoin d'un consensus politique, idéologique et organisationnel." Selon les recommandations de Lafontaine: "le meilleur liant que tu puisses avoir, c'est la réussite."

Le nouveau parti de Mélenchon fait face au champ déjà encombré de la gauche de la scène politique française. Son adversaire principal est le jeune et populaire politicien trotskiste Olivier Besancenot qui avait annoncé un peu plus tôt cette année son intention de fonder un "Nouveau Parti Anti-Capitaliste" (npa).

Jusqu'à présent, concède Mélenchon, "ce sont surtout d'anciens collègues du parti socialiste qui viennent nous rejoindre en nombre." Besancenot s'est montré jusqu'ici glacial à l'encontre de Mélenchon, mais les perspectives sont bonnes pour une alliance entre le Parti de Gauche et le Parti Communiste pour les élections européennes de juin prochain.

Cependant, l'idée de doter la France d'un Parti de Gauche de plus, génère une bonne dose de scepticisme: "Tous ceux qui ont décidé de quitter le parti socialiste ont échoué," dit le politologue Roland Cayrol, fondateur de l'institut de sondage CSA. La dernière contribution de Mélenchon à la tradition du déviationnisme de gauche est "une aventure sans lendemain," selon Cayrol.

Cliquez ici pour l'article paru dans le //Spiegel// du 1.12.2008

traduction de l'article original dans l'édition allemande

Le Nouveau Parti de Gauche en France
Lafontaine parraine le "Parti de Gauche"

de Stefan Simons, Paris

Bousculade sur l'aile gauche: l'éventail des partis français s'enrichit d'une nouvelle formation: entre les Trotskistes, les communistes et les socialistes, il se forme ce week-end un "Parti de Gauche" sur le modèle allemand, avec la bénédiction d'Oskar Lafontaine.

Le baptême a lieu dans une salle des sports: au centre sportif de Saint-Ouen s'alignent des tables où s'empilent tracts et publications politiques. On a déroulé des banderolles, on se presse au débit de café. Or, c'est bien ici que ce samedi, l'histoire se fait - il ne s'agit de rien de moins que de la création d'un nouveau parti français.

"Parti de Gauche" - Linkspartei - c'est le nom de la formation qui, selon le projet de deux ex-cadres supérieurs du Parti Socialiste (PS) devra se développer en un puissant mouvement de rassemblement. Jean-Luc Mélenchon, sénateur de l'Essonne, et le député Marc Dolez ont réuni autour d'eux en l'espace de quelques semaines plus de 5000 sympathisants. "Ce sont avant tout d'anciens collègues du parti socialiste qui nous arrivent par vagues," dit Mélenchon.

Avec cette nouvelle fondation - annoncée alors que les socialistes se sont déchirés lors de leur dernier congrès à Reims début novembre - Mélenchon ne vise pas seulement les transfuges désillusionnés du PS, mais il fait aussi la cour aux communistes, aux anti-globalistes, aux activistes pour les droits de l'homme et aux environnementalistes.

Les Allemands servent d'exemple, plus précisément: "Die Linke."

"Ce que nous adoptons des Allemands, c'est la méthode," dit le fondateur du parti. "D'abord, former un front, et voir ce qui est possible, au lieu de proclamer - avant de se mettre au boulot - la nécessité d'un accord parfait idéologique et organisationnel." Cette recette pourrait bien marcher en France. "Die Linke a commencé comme bassin de captation, puis ce fut la victoire qui les a soudés." Et le sénateur de se souvenir d'une sage parole de son ami allemand: "Lafontaine m'a dit: le meilleur liant que tu puisse avoir, c'est le succès."

Avec le célèbre Allemand, dont la présence doit prêter à l'acte de fondation un air international, Mélenchon partage non seulement un passé commun dans la lutte contre la Constitution Européenne, mais aussi une attitude fondamentalement pacifiste. Chez les socialistes il est toujours resté - en dépit d'une longue carrière - une figure symbolique de gauche.

Mélenchon, qui a 57ans, s'engagea comme lycéen dans la révolte de mai 68, puis fut actif comme un leader étudiant trotskiste avant de rejoindre en 1977 les socialistes de Mitterrand. Il fut élu sénateur de l'Essonne, fit campagne sans succès pour la présidence du parti mais fut actif dans le gouvernement Jospin comme responsable de la formation professionnelle.

Pour Mélenchon, le oui au référendum sur la constitution européenne fut le péché mortel des socialistes. Depuis, il observe avec un malaise grandissant comment son ex-parti prend progressivement un tournant vers la "démocratie de gauche." Avec le Traité de Lisbonne vint pour Mélenchon le ras-le-bol: par cette manipulation de paragraphes, le PS s'est compromis avec une politique économique et dans des alliances politiques qui ne ne sont pas dans la nature du parti.

"La révolution par les élections"
"On aurait pu penser qu'avec la récente crise du capitalisme il se serait produit un sursaut au sein du mouvement socialiste," ainsi Mélenchon dans l'hebdomadaire Politis: "Mais il ne s'est rien passé."

D'où la necessité d'un nouveau parti. Mélenchon: "Je crois à la révolution au moyen des élections." C'est pour cela que Mélenchon veut se distancier d'un "libéralisme social sans countours" qui ne serait "ni à droite ni à gauche." Au lieu de cela, il souhaite une identité ancrée dans l'égalité - républicaine, laïque, décentralisée. "Notre but est la reconstruction de la société par l'exercice du pouvoir démocratique."

Pour éviter que le Parti de Gauche ne reste une secte de gauche, les visionnaires du PG poursuivent une "stratégie d'union" - pour commencer, avec le parti communiste (PCF) en déliquescence. Déjà pour les élections européennes à venir en juin 2009 il veut constituer avec la gauche traditionnelle un "front uni," réunir à nouveau "tout l'arc du non de gauche" - comme en 2005 lors de la résistance contre la constitution européenne.

Voilà qui ne sera pas des plus facile. Car sur le bord gauche de l'éventail des partis français c'est la bousculade. Sur la gauche de Mélenchon et du PCF, Olivier Besancenot, porte-parole de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) entend créer sa propre alternative début janvier - sous le label d'un Nouveau Parti Anti-Capitaliste (NPA). C'est un motif suffisant pour que le combatif Besancenot considère l'offre d'union de Mélenchon avec scepticisme; les communistes, par contre, se réjouissent de joindre épaules et ont accueilli l'ex-membre du PS parmi leur groupe au Sénat.

Mot d'ordre du nouveau parti: s'adresser et trouver accès par l'intermédiaire d'un site web et de videos sur Dailymotion.fr, à des groupes définis.

Par ailleurs, selon le politologue Roland Cayrol, les déviationistes ont peu de chance en France. "Tous ceux qui se sont résolus à quitter le mouvement socialiste ont fait naufrage," dit le fondateur de l'institut de sondage CSA, dubitatif. "Ce sont des aventuriers sans avenir."

Des voix pessimistes de cette sorte n'effraient pas Mélenchon et ses co-fondateurs. Et l'ambiance à la base semble leur donner raison. A Strasbourg, par exemple, deux ex-socialistes ont réunis 150 sympatisants: d'anciens camarades de parti ou "de simples citoyens de gauche," comme l'explique un camarade local, qui dit "avoir constaté dans tous les départements une phénoménale disposition à la mobilisation." "Nous ne sommes pas un fan club de Jean Luc Mélenchon mais des citoyens convaincus de la (nécessité de) lutter contre le capitalisme."

Cliquez ici pour l'article original du //Spiegel// du 30.11.2008